Shanghai : opium, jeu, prostitution

Shanghai : opium, jeu, prostitution

Titre original: 
Jiu Shanghai de yan Du chang
Pays d'origine: 
Chine
Éditeur français: 
Picquier
Date de sortie en France: 
1992/2002
Nombre d'éditions en France: 
2
Traduction: 
Nadine Perront
Nombre de pages: 
203
Prix: 
7,50€

Avis

"Shanghai : opium, jeu, prostitution est ouvrage collectif édité par l'Institut de recherche historique de Shanghai. On ne trouvera pas plus d'information sur ce livre dans le paratexte de l'ouvrage. 

Par recoupement, voilà ce qu'on peut en dire. Il a été écrit après 1958, date la plus récente mentionnée dans l'ouvrage : autrement dit il a été écrit dans la chine communiste. Du coup on peut se demander pourquoi il a été écrit à ce moment là ? Quelle politique mène le PCC envers la prostitution, le jeu, l'opium à cette époque ? Selon les auteurs, tout ceci est du passé.
"Ce ne fut finalement qu'en 1950, avec l'arrivée des communistes au pouvoir, que le problème connut enfin un terme. Le cauchemar avait duré cent dix ans."
Les auteurs parlent de façon plus ou moins objectives des" communistes", sauf à deux moments où l'on arrive à un peu mieux percer les auteurs : quand ils écrivent que contrairement au japonais et au kuomintang, les communistes étaient incorruptibles. Et à la toute fin du texte, quand il est écrit que le travail obligatoire est le meilleur moyen de réformer les consciences, propos assez cléments envers le régime. 

Maintenant que nous connaissons un peu mieux les auteurs des textes, faisons un point sur le contexte historique : on apprend qu'au départ, Shanghai était un village de pêcheurs quelconque, qui avait toutefois la particularité d'être bien situé (là où le Yangtsé rejoint la mer). Il se développe un peu au 18ème siècle. Lorsque les puissances occidentales veulent s'ouvrir des marchés en chine et donc de nouveaux points d'entrée, ils ouvrent des concessions par la force. L'une est Shanghai. Ainsi, au terme de "la guerre de l'opium" une moitié de la ville est partagée entre les Etats-Unis, l'Angleterre et France, l'autre est chinoise (autour de 1850). Le rapport de force commence à changer à partir de 1931-32 quand le Japon envahit une partie de la Chine : les riches migrent entre autre à Shanghai. En 1937, la guerre sino-japonaise s'intensifie, la moitié seulement de la ville reste épargnée par les combats car "protégée" par les puissances occidentales. Après Pearl Harbor (octobre 1941), le Japon envahit les parties de la ville sous protectorat occidental. Shanghai devient complètement japonaise, jusqu'en 45. Entre 45 et 49, la ville est contrôlée par le Guomintang, puis à partir de 1949, la ville est sous la coupe des communistes. 

Passons maintenant au sujet du livre proprement dit. Comme le titre le suggère, il se décompose de trois parties. Si l'on suit les auteurs, les shanghaiens (chinois et occidentaux) en étaient arrivés à devenir des loques humaines, du fait de la consommation de drogue qui les aliénait, du jeu qui les ruinaient, et de la prostitution, qui avilissait les femmes. On a l'impression qu'on trouvait des lieux de débauche à tous les coins de rues, et qu'ils ne faisaient que ça. Toute couche de la population confondue. On nous annonce donc une vision inimaginable. 

La première partie est consacrée au trafic et à la consommation d'opium. Au cours de son histoire la ville devient une plaque tournante de l'opium pour toute la Chine, via son port. Les auteurs nous expliquent par le menu comment l'opium a été introduit historiquement, comment les commerces ont éclos, comment ils se faisaient concurrence, comment la mafia avait la main dessus etc. Faire importer d'Inde ou d'Iran devenant difficile, de nombreuses régions chinoises se mettent à la production de pavot.
On croise aussi l'histoire de la Chine. Par exemple la montée en puissance du kuomintanbg. On apprend d'ailleurs que l'opium a permi de financer la guerre civile, des deux côtés (PCC et KMT).
La moitié de cette partie sur les "paradis artificiels" est consacrée à un trafiquant du nom de Ye Qinghe, que l'on voit monter les échelons de la hiérarchie de la mafia.
Le tout manque un peu de datation, on ne sait jamais trop si on est en 1870 ou en 1920. 

La seconde partie s'intitule "L'enfer du jeu". C'est l'occasion pour les auteurs de revenir sur la construction de Shanghai, de la concession anglaise en passant par les hippodromes. Car pour jouer il faut des jeux, et les courses de chevaux peuvent facilement donner lieu à des paris. Reste à construire des hippodromes  Les courses sont directement gérées par la concession anglaise, qui a auparavant exproprié les paysans.
Les auteurs détaillent le fonctionnement du Recreation Club of Shanghai (champ de courses, club hippique, golf...) puis l'hippodrome chinois (vu que les chinois n'étaient pas admis dans le premier) créé par un milliardaire, puis un troisième, à l'initiative de la mafia chinoise. Une fois la passion du cheval en déclin, les shanghaiens s'intéressent aux courses de lévrier, puis de nouveau à autre chose, etc.
Puis on s'intéresse au cas du petit peuple et du jeu de hasard : la loterie des fleurs, qui était en fait truquée, mais qui enflammait toute la ville.
La mécanique décrite peut se comprendre dans les termes suivants : c'est une question de rivalité pour empocher les gains, et copier les trucs qui marchent. Tout le monde se lance dans l'opium, puis c'est la surenchère pour attirer les clients etc. Idem pour les jeux.
La deuxième partie fini par deux petits portraits. Le premier de l'américain qui a importé les bandits manchots à Shanghai, l'autre, un français, comptable de formation qui après avoir créé une banque sans grand succès, crée un club de courses de lévriers, qui alimentera ensuite sa banque pour en faire un milliardaire. 

Quant aux plaisirs de la chair, partie la plus courte du livre, les auteurs expliquent les hiérarchies entre les divers types de prostitution, des plus luxueuses et artistes, aux plus sordides. 

Un quatrième mot manque au titre : corruption. En effet, ce terme traverse toute cette étude : les policiers, les hommes politiques, marchent main dans la main avec les hommes d'affaires/mafieux. Grassement payées, la police surveillait (ou fermait les yeux) sur les chargements, assuraient le maintient de l'ordre dans les stades, touchaient des commissions sur les transactions, rançonnaient les prostituées sans défenses.
Dans le même genre d'idée, il y avait des mécanismes de "dumping" : si des activités étaient prohibées dans les régions chinoises, celles-ci allaient se réfugier en dehors des juridictions chinoises. 

A plusieurs moment on se demande si Shanghai : opium, jeu, prostitution n'est pas en train de nous décrire les mécanismes de l'opium du peuple. Les auteurs y pensent également : "Le jeu, la drogue, la prostitution, les Japonais, l'avaient bien compris, tenaient la population chinoise dans un léthargique abrutissement, qui les empêchait de relever la tête et de réagir à l'oppression de l'envahisseur. En outre, fortement taxées, ces trois activités procuraient des ressources non négligeables à l'armée nippone. Et les Chinois, qui perdaient le sens commun avec la drogue et les jeux, s'enlisaient chaque jour davantage dans la misère." (p. 149) 

En conclusion le livre nous donne une impression d'exhaustivité. Si les tractations entre magnats pour la création de tel ou tel club ne sont guère folichonnes, on nous raconte aussi par exemple comment les clubs étaient exorcisés après que quelqu'un ait réussi à faire "sauter la banque". Là c'est plus sympa. Bref c'est un ouvrage très très riche, et chacun peut y trouver son compte, que l'on soit féru d'histoire, de mafia, ou de moeurs et culture. Le tout est accompagné de nombreuses photos d'époque, qui sont les bienvenues. Il faudra à mon avis compléter la lecture car l'analyse peut se réduire à l'assertion suivante : avant l'arrivée du parti communiste au pouvoir, Shanghai était l'enfer sur terre. A vérifier donc." 

Docteur Spider, 15/08/09

Voir aussi Courtisanes du Japon

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