Bateau-usine (Le)

Bateau-usine (Le)

Titre original: 
Kanikôsen
Auteur(s): 
Pays d'origine: 
Japon
Éditeur français: 
éditions Yago
Date de sortie originale: 
1929
Date de sortie en France: 
9 octobre 2009
Traduction: 
Evelyne Lesigne-Audoly
Nombre de pages: 
144
Prix: 
18€

Avis

"Après avoir vu son adaptation en film en janvier dernier (Bateau-Usine (Le)), j'avais envie de lire le roman original. C'est chose faite.  

L'histoire se déroule à bord le Hakkô-maru, bateau-usine, qui part pêcher pour 4 mois dans la mer au nord du Japon, près de la Russie soviétique. On va suivre le quotidien de la grande masse de ces pêcheurs, machinistes, et ouvriers dans les conserves, en proie aux dures conditions de vie et de travail, aux vexations de leur patron. Jusqu'à quel point pourront-ils tenir comme ça, sans exploser ?  

Au début de ma lecture il m'a été un peu difficile de me débarrasser des images du film que j'avais dans la tête. Heureusement, un des grands intérêts du livre c'est la qualité de son écriture, qui passe en grande partie par les métaphores : "l'endroit de la proue qui ressemble aux naseaux d'un boeuf"... Dans chaque paragraphe, de nombreuses figures de style, rendent la lecture très imagée et très vivante.
"Mais, lorsque le navire montait brusquement sur une crête, on pouvait apercevoir au loin deux mâts qui se balançaient, semblables aux deux bras levés d'un noyer." (p.21) 

De même le déroulement de l'histoire est très intense, la lecture du livre est donc rapide (outre le fait qu'il fasse 140 pages). 

L'autre intérêt de son livre, c'est bien sûr son aspect social. On vit le quotidien de ces enfants de 14-15 ans, de ces hommes, : des "paysans pêcheurs", des ex-étudiants, Beaucoup ont été dans la "Construction de routes nationales, travaux d'irrigation, terrassements des voies ferrées, aménagements portuaires, creusement des mines, défrichements, chargement de marchandises, pêche au hareng. - Presque tous étaient passé par l'un ou l'autre des pires travaux." (p55). On retrouve également des "paysans pionniers" d'Hokkaidô, ruinés, obligés de faire ce travail en mer.  

Ces travailleurs ses rendent compte qu'ils ne sont qu'une force de travail, interchangeable, que le travail est difficile partout, et aussi qu'ils sont tout aussi sacrifiables. "Ah ba ici, c'est pas si différent" (13) ou "J'avais la trouille du grisou, mais les vagues, ça fout la trouille aussi." (35) peut-on lire. 

Mais mise à part l'étude des conditions de travail, le livre vise surtout à faire comprendre au lecteur, via l'expérience de ces hommes, les mécanismes du système capitaliste japonais. Bien sûr l'auteur n'est pas "objectif" car il est communiste, mais le livre est basé sur des faits réels, des témoignages. Ainsi Takiji Kobayashi va s'attacher à défaire toute la propagande environnante.  

Le premier aspect important, c'est la "défense de la patrie". Dès qu'ils embarquent, on leur dit "vous ne faites pas ça pour l'entreprise, mais pour le japon", qu'ils sont en concurrence avec les russes ("Russkofs"). D'ailleurs un "destroyer de l'Empire sera toujours là pour nous protéger". Nous les travailleurs, ou nous les dirigeants ?  

"Le patron, qui n'était pas né de la dernière pluie, ne manquait jamais d'expliquer son action au nom de la gloire de la patrie. Il avait empoché sans effort une masse d'or inimaginable. Mais son ascension ne s'arrêtait pas là : dans son automobile, il se voyait déjà candidat aux élections à la chambre basse." (p29) 

Il est donc intéressant de voir que faire passer l'enrichissement d'une minorité pour une lutte pour la défense de la nation (ou d'une autre nation), ne date pas d'aujourd'hui, mais est un vieux procédé utilisé tout le long du XXème siècle. 

On nous montre également rapidement qui est le maître à bord, du commandant du navire, ou Asakawa, "intendant", c'est-à-dire représentant direct des intérêts du propriétaire du rafiot : c'est ce dernier le vrai donneur d'ordre, même pour les questions maritimes.  

Aussi le terme de "chaire à patron" prend tout son sens : le livre est traversé de longues descriptions de la destruction des corps des travailleurs, mutilés, tués à la tache. "A Hokkaido, chaque traverse de voie ferrée était taillée dans le cadavre bleui d'un travailleur. Ceci n'est pas une figure de style." (57) 

De même l'intendant laisse couler en direct un autre navire, épisode qui fait froid dans le dos. Puis, peu après on voit comment une partie de l'Histoire est effacée : on annonce aux hommes que l'autre bateau a coulé. Point barre. il n'est fait aucune mention du choix de ne pas aller à leur secours. De la sorte Kakiji Kobayashi, illustre de façon très simple, avec des exemples concrets, que l'Histoire est écrite par les vainqueurs.  

Pour limiter mon propos, je dirai que l'auteur montre également comment les capitalistes recherchent une main d'oeuvres plus docile, hors de la capitale : à Taiwan, en Corée, à Hokkaido. En efeft, les travailleurs ont la fâcheuse tendance à s'organiser en syndicat, à demander des augmentations de salaires, de meilleurs conditions de travail, ce qui fait baisser les profits. Pour éviter ça, les patrons appliquent la bonne vieille stratégie du diviser pour mieux régner sur les pécheurs, les ouvriers, et les marins, en les mettant en concurrence, en instaurant des primes, en les menaçant de torture. En même temps on voit la colère monter, les envies de meurtre s'exprimer... 

Du coup le livre est très pédagogique sur la lutte de classe, la psychologie d'un patron, de son appareillage matériel et idéologique, l'organisation de la classe ouvrière comme seule alternative.  

Pour en revenir au film, un petit comparatif s'impose. En effet, dans le livre on a droit à des épisodes "bonus". Deux ont retenu particulièrement mon attention :
Une chaloupe est portée disparue. Alors qu'on les croyait morts, on retrouve finalement les gars. Ceux-ci racontent leur périple : ils ont été aidés par des russes bolchéviques avec qui ils ont fraternisé (on leur explique qu'au pays des soviets il n'y a pas "de gens qui travaillent pas" (43-45), qu'il faut virer leurs exploiteurs du bateau !). Ce passage n'a pas été adopté au cinéma, sans doute parce que la seconde guerre est passée par là, et qu'un discours sur la fraternisation des travailleurs de tous les pays n'était plus audible.
De même, ces hommes ont besoin de sexe. L'homosexualité est latente, on entend des chansons paillardes, on se masturbe, on visite le quartier des jeunes ouvriers afin de gagner leurs faveurs... Idem, la société japonaise est-elle devenue bien pensante, américanisée entre temps ?  

En bonus, la traductrice, Evelyne Lesigne-Audoly, nous propose une postface, où elle revient sur la biographie de l'auteur Takiji Kobayashi. C'est bien fait, elle nous permet de découvrir cet auteur jusqu'alors inconnu (ou plutôt : oublié) et nous donne envie que d'autres de ses oeuvres soient publiées. Une deuxième partie est consacrée plus spécifiquement au Bateau-usine. Celui-ci a été rédigé d'après des histoires vraies : articles de journaux, témoignages. La traductrice analyse le style d'écriture. Enfin elle nous fait un topo sur sa redécouverte à partir de 2008.  

Un petit livre très concentré, qui illustre à merveille, pour le meilleur et pour le pire, la lutte de classe au Japon au début du siècle dernier. Et il permet surtout de redécouvrir tout un pan de l'Histoire du Japon qui a été occulté : celle de sa classe ouvrière." 

Docteur Spider, 12/05/10

Voir aussi l'adaptaton du classique de marx en manga : Capital (le)

Commentaires

Inscrivez-vous ou connectez-vous à votre compte pour laisser un commentaire.

Vous êtes ici